ART & FOI – « C’est Pâques, puisque j’ai la joie de te voir »

Au cœur de ce Temps pascal, voici une petite œuvre d’art, découverte en passant à l’hôtellerie de l’Abbaye de La Coudre à Laval (France). Elle va nous permettre de raconter une belle histoire… pascale. On y voit deux hommes autour d’une simple table apprêtée : un plat, du pain et quelques fruits laissent entrevoir un repas fraternel sur le point de se prendre… Ces deux hommes, c’est saint Benoît et un prêtre venu le visiter.

A l’époque de la scène ici représentée, Benoît vivait en ermite dans une grotte de Subiaco, en Italie. Il n’était pas encore l’abbé d’une communauté de moines. Loin des hommes et de la civilisation, il avait perdu la notion du temps et le fil des jours. Sa vie n’était plus scandée par la liturgie, avec le Carême, suivi de la Semaine sainte, puis de la fête de Pâques. Au fond de sa grotte, les jours passaient inlassablement et se ressemblaient : un jour en valait un autre. 

Son biographe, Grégoire le Grand, raconte qu’une année, au matin de Pâques, un prêtre était en train de se préparer un repas de fête lorsque Dieu lui révéla l’existence d’un saint homme — Benoît — vivant à l’écart et n’ayant rien à manger en ce jour pourtant si solennel. C’est ainsi que le prêtre se mit en marche vers le lieu que le Seigneur lui avait indiqué pour partager son repas avec cet homme de Dieu. Quand il le trouva, caché dans sa caverne, il lui dit : « Partageons ce repas car aujourd’hui, c’est Pâques. » Il pensait apprendre à Benoît que ce jour-là, les chrétiens célébraient la fête de Pâques. Mais Benoît de répondre : « Je sais qu’aujourd’hui c’est Pâques, puisque j’ai la joie de te voir. » Le prêtre lui dit : « Vraiment, c’est aujourd’hui le jour de la Résurrection de notre Seigneur : aussi ne convient-il pas de jeûner ; c’est pour cela que je t’ai été envoyé. » Alors, après avoir béni la table, ils partagèrent le repas ensemble.

Vivant seul à l’écart du monde, Benoît n’avait plus de vie sacramentelle, ni communautaire. Il ignorait que l’Église célébrait ce jour-là solennellement la Résurrection de Jésus. Pour lui, c’était Pâques non parce que la date était inscrite au calendrier liturgique, mais parce qu’il avait reconnu dans cet hôte imprévu le Ressuscité venu le visiter. Sa joie pascale lui venait de cette capacité à accueillir l’autre comme un don de Dieu, ou plus précisément à reconnaître en l’autre venu le visiter la source de Vie. Comment ne pas évoquer ici ce verset de la lettre aux Hébreux : « n’oubliez pas l’hospitalité : elle a permis à certains, sans le savoir, de recevoir chez eux des anges » (Hb 13,2). Benoît nous invite à voir dans l’autre plus qu’un ange, mais bien le Ressuscité lui-même. Plus tard, à travers sa Règle, il invitera ses moines à accueillir tout visiteur qui se présente au monastère comme le Christ en personne, car c’est lui-même qui a dit : « J’étais un étranger et vous m’avez reçu » (Mt 25, 35).

Dans cette histoire, Benoît me fait penser à bon nombre de nos contemporains qui vivent loin de nos églises et des traditions chrétiennes, et qui ont un cœur tellement disponible et aimant pour accueillir la Vie à travers le sacrement du frère. Point d’église, de cierge, de célébration, de prière, mais une ouverture à l’autre, une capacité à accueillir la Vie là où elle se donne, à percevoir la profondeur et la richesse de toute rencontre humaine qui est aussi divine. Un jour, peut-être diront-ils aussi : « Quand est-ce que nous t’avons vu … ? » (Mt 25,37). Le confinement a également contraint les chrétiens à vivre loin des églises, à devoir mettre entre parenthèses une certaine pratique liturgique et communautaire… sans oublier pour autant la pratique de la fraternité. Tout cela montre une ouverture à l’autre, une capacité à accueillir la Vie là où elle se donne, à percevoir la profondeur et la richesse de toute rencontre humaine qui est aussi divine. Benoît nous rappelle aujourd’hui que rien ne peut empêcher la rencontre de Celui qui est sorti du tombeau pour venir habiter au milieu de nous, dans nos vies quotidiennes et dans nos cœurs.

Benoît vivait donc, à ce moment, dans la solitude et l’abstinence de nourriture. Lorsque cet inconnu arrive de manière incongrue et lui propose de rompre son jeûne en déposant devant lui un repas, Benoît ne le rejette pas, en lui disant : « Qui es-tu pour venir m’empêcher de pratiquer ma foi comme je l’entends ? Laisse-moi tranquille ! Ne viens pas perturber ma solitude et mon jeûne ! » Benoît ne s’accroche pas à ses pratiques et à ses convictions : il accepte de se laisser déranger par une situation qui vient bousculer ses habitudes et même le nourrir (à différents niveaux, sans doute). L’auteur de l’œuvre le représente ici tout accueil de l’inattendu de la Vie, dans l’action de grâce, avant de se mettre à table avec son généreux visiteur pour recevoir concrètement le don. Ces deux convives vont ainsi pouvoir rompre le pain ensemble, comme jadis les pèlerins d’Emmaüs… si ce n’est qu’ici Benoît reconnaît le Ressuscité avant même la fraction du pain… qui repose en effet encore entier sur la table. Il le reconnaît dans le sacrement du frère.

Lorsque le Seigneur vient bousculer nos plans et nos habitudes, il n’est pas toujours facile de l’accueillir dans l’action de grâce, comme le fait Benoît ici. La tentation est grande de s’accrocher à nos certitudes. Benoît avait cette capacité de voir dans l’ « élément perturbateur » le Ressuscité, ce Dieu qui sans cesse remet en route, empêche de s’installer, de tourner en rond, cette Source qui re-suscite la Vie là où elle semble s’éteindre, l’Hôte qui invite à la joie et à la fête. 

Aujourd’hui encore, le Ressuscité se tient au milieu de nous, de mille et une manières, afin de rejoindre chacun là où il est, là où il en est. Demandons-lui de nous envoyer son Esprit afin que nous puissions accueillir l’imprévu de Dieu dans l’action de grâce, et reconnaître sa présence partout là où elle se donne aujourd’hui, dans les situations qui sont les nôtres. Que ce Souffle de Vie nous apprenne à dire, à notre tour, lors de nos rencontres : « c’est Pâques aujourd’hui car j’ai la joie de te voir. »

Service de la formation
Vicariat du Brabant wallon

3 commentaires sur “ART & FOI – « C’est Pâques, puisque j’ai la joie de te voir »

Ajouter un commentaire

  1. Ils sont là, tout proches. Heureux l’un de l’autre. Leur coeur est dans la joie. L’inattendu porte en lui un bonheur indicible. Alors, tout vibrants de reconnaissance, ils se disent le plus beau compliment qui soit : »C’est Pâques, puisque j’ai la joie de te revoir. » Et pourtant… Ils ne se regardent pas l’un l’autre. Ils ne regardent pas la table garnie… C’est que leur joie est au-delà de ce regard. C’est la sérénité des saints. De ceux-là qui n’ont d’attention que pour toi, Seigneur. Toi, présent dans l’invisible. Loué sois-tu, Seigneur, pour ceux qui vivent de cette souveraine assurance.
    Nous le savons : saint Mathieu, dans le fameux chapitre 25 de son Évangile, nous le dit et redit : « Ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » Nous le savons. Nous le croyons, Seigneur. Mais, comment comprendre que toi, la Beauté, tu puisses avoir les traits de la laideur ? Que toi, l’Amour, tu puisses avoir les traits de la haine ? Que toi, la Vie, tu puisses avoir les traits de la mort ? Redis-nous, s’il te plaît, Seigneur, que nous nous trompons de direction. Que tu nous demandes d’aimer. Non pas de résoudre des problèmes insolubles ! Tu as inventé les théologiens pour cela ! C’est, dans ton regard à toi, dans le regard de tous tes saints, que nous pouvons apprendre comment aimer. Comment sourire à l’autre qui n’a rien de sympa et à celui-là qui nous casse les pieds à longueur de journée.
    Le soir de la dernière Cène, quand tu as lavé les pieds de tes disciples ; au jardin des Oliviers, quand tout en toi refusait la mort ; sur la Croix, quand tu t’es cru abandonné du Père ; tu nous as appris, Seigneur, jusqu’où tu pouvais aimer. Tu nous as appris à entrer dans le mystère de communion qui est le tien. Tu nous appris comment s’accomplit la prière. Sois-en remercié, Seigneur. De toutes les forces de notre corps, de notre coeur et de notre âme. Et que, sans cesse, tu sois loué, Seigneur, de nous avoir donné « le sacrement du frère », tel un réconfort, aux heures où nous doutons de pouvoir jamais t’aimer à ta mesure…
    C’est Pâques chaque jour, Seigneur, puisque tu nous donnes la joie de te savoir vivant en nous. Dans l’Esprit. Pour la gloire – éclatante – du Père.

    J'aime

  2. Et belle fête de Pâques à nos frères orthodoxes pour qui « vraiment, c’est aujourd’hui le jour de la Résurrection de notre Seigneur » 🙏😃💕

    J'aime

Répondre à Elisa Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :